Bluffs, calculs et coups d’éclat : la partie de poker commence au Parlement
La rentrée parlementaire sonne le début d’une immense partie de poker – avec ses feintes, ses fanfaronnades et ses stratégies.
Les faits et gestes de tous les partis à Ottawa seront désormais décidés en fonction de l'échéancier électoral, qui arrivera à court ou moyen terme, selon qui joue bien ses cartes. Avec la fin de l’entente entre les néo-démocrates et les libéraux, tous les coups sont permis.
Le chef conservateur, Pierre Poilievre, a donné le ton la semaine dernière en mettant au défi le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Bloc québécois de voter en faveur d’une motion de censure à la première occasion, afin de faire tomber le gouvernement.
Toutefois, ses adversaires politiques n’ont pas mordu. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a rétorqué qu’il ne prendra jamais de conseils de Pierre Poilievre et qu’il évaluera chaque vote au cas par cas. Au Bloc, Yves-François Blanchet promet de voter en faveur des initiatives qui favorisent le Québec, que cela menace la survie du gouvernement Trudeau ou non.
En réalité, les deux ont avantage à ce que la partie se prolonge.
Le NPD a rompu son entente avec le PLC pour prendre ses distances avec un parti hautement impopulaire dans les intentions de vote : il a besoin de temps pour se démarquer des libéraux. Il serait hautement risqué pour Jagmeet Singh de provoquer des élections, alors qu’il est lui-même à la traîne dans les sondages. Les prochaines élections seront ses troisièmes : s’il ne fait pas mieux qu’en 2021, certains de ses militants pourraient s’impatienter et le pousser vers la porte.
Quant au Bloc, si des élections étaient déclenchées prochainement, il pourrait bien gagner quelques sièges. Mais même s’il peut rêver de redevenir l’opposition officielle à Ottawa, il ne pourrait pas accomplir grand-chose dans un gouvernement conservateur majoritaire.
Les bloquistes souhaitent donc profiter de leur rapport de force actuel pour faire avancer les dossiers qui leur tiennent à cœur, comme l'élargissement de la sécurité de la vieillesse. Ils pourront ensuite présenter ces gains à l’électorat québécois.
Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, entend négocier avec le gouvernement libéral en vue d'obtenir des gains pour le Québec.
Les règles du jeu : la procédure parlementaireLa partie commence avec des règles du jeu bien définies : les libéraux minoritaires ont besoin de l’appui d’un seul parti d’opposition pour tous les votes cruciaux, notamment les votes sur des politiques budgétaires (par exemple, si l’énoncé économique contient de nouvelles mesures financières) et les projets de loi que le gouvernement désigne lui-même comme une question de confiance.
Ça comprend aussi les motions de censure comme celle que promet de déposer Pierre Poilievre à la première occasion. Les conservateurs doivent attendre leur première journée d’opposition pour le faire.
Or, le gouvernement dispose d’un atout important : c’est lui qui décide quand inscrire les sept journées d’opposition au calendrier avant la pause des Fêtes. Il pourrait techniquement les placer toutes en décembre, s’il juge que c’est astucieux.
Le gouvernement Trudeau possède d’autres outils moins souvent utilisés, comme la prorogation qui lui permettrait de gagner du temps si les débats s’enflamment et qu’il n’est pas prêt à déclencher des élections. Il mettrait ainsi fin aux travaux de façon provisoire et devrait revenir plus tard aux Communes avec un discours du Trône qui énoncerait de nouvelles priorités. Le vote sur le discours du Trône en est un de confiance, mais le gouvernement a le loisir de le repousser aux calendes grecques si cela l’arrange.
Et les projets de loi, dans tout ça?Dans ce contexte où le positionnement partisan prendra toute la place, qu’est-ce que le Parlement pourra accomplir concrètement? Probablement pas beaucoup.
Le menu législatif s’annonce déjà plutôt mince : il y a relativement peu de projets de loi d’envergure à l’étude aux Communes. Parmi les dossiers qui sont sur la table, le gouvernement Trudeau cherche à sévir contre les préjudices en ligne (C-63). Il veut également modifier la loi électorale pour ajouter deux jours de vote par anticipation et déplacer la date limite des prochaines élections fédérales au 27 octobre (C-65). Les deux projets de loi ont commencé à être débattus au printemps dernier.
Les députés planchent par ailleurs sur unprojet de loi pour encadrer l’intelligence artificielle (C-27) depuis déjà plus de deux ans. Le sujet a fait l’objet de 30 réunions de comité, mais il semble faire du sur place. Rien ne garantit qu’il passera le cap de la troisième lecture et recevra l’aval du Sénat avant que les prochaines élections soient déclenchées.
Le projet de loi sur l’assurance-maladie (C-64), qui propose le remboursement de contraceptifs et de médicaments contre le diabète, doit pour sa part encore être étudié au Sénat.
Le gouvernement Trudeau pourrait également présenter de nouvelles initiatives. Selon une source libérale, il déposera prochainement un projet de loi sur les soins de longue durée pour les aînés, une promesse de la dernière plateforme électorale.
Au-delà de ces quelques projets de loi dont l’avenir est incertain, les libéraux chercheront surtout à faire atterrir les programmes qu’ils ont mis en branle, comme celui sur l’alimentation scolaire.
Cet automne, Justin Trudeau cherchera surtout à faire atterrir les programmes qu'il a lancés au cours des dernières années.
Des élections partielles décisivesLe premier jour du retour des travaux à Ottawa coïncide avec deux élections partielles qui ont le potentiel d’ébranler les joueurs. Une défaite libérale dans LaSalle–Émard–Verdun – ancienne circonscription de Paul Martin – pourrait affaiblir le leadership de Justin Trudeau. Quant au NPD, la perte d'Elmwood–Transcona au profit des conservateurs enverrait le signal que les travailleurs pourraient lui tourner le dos aux prochaines élections.
Un jour ou l’autre, la partie de poker va se terminer, et des élections seront déclenchées.
La mise est élevée : c’est la carrière politique d’au moins deux chefs qui est en jeu.
Mais surtout, un choix de vision pour le pays.
Les faits et gestes de tous les partis à Ottawa seront désormais décidés en fonction de l'échéancier électoral, qui arrivera à court ou moyen terme, selon qui joue bien ses cartes. Avec la fin de l’entente entre les néo-démocrates et les libéraux, tous les coups sont permis.
Le chef conservateur, Pierre Poilievre, a donné le ton la semaine dernière en mettant au défi le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Bloc québécois de voter en faveur d’une motion de censure à la première occasion, afin de faire tomber le gouvernement.
Toutefois, ses adversaires politiques n’ont pas mordu. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a rétorqué qu’il ne prendra jamais de conseils de Pierre Poilievre et qu’il évaluera chaque vote au cas par cas. Au Bloc, Yves-François Blanchet promet de voter en faveur des initiatives qui favorisent le Québec, que cela menace la survie du gouvernement Trudeau ou non.
En réalité, les deux ont avantage à ce que la partie se prolonge.
Le NPD a rompu son entente avec le PLC pour prendre ses distances avec un parti hautement impopulaire dans les intentions de vote : il a besoin de temps pour se démarquer des libéraux. Il serait hautement risqué pour Jagmeet Singh de provoquer des élections, alors qu’il est lui-même à la traîne dans les sondages. Les prochaines élections seront ses troisièmes : s’il ne fait pas mieux qu’en 2021, certains de ses militants pourraient s’impatienter et le pousser vers la porte.
Quant au Bloc, si des élections étaient déclenchées prochainement, il pourrait bien gagner quelques sièges. Mais même s’il peut rêver de redevenir l’opposition officielle à Ottawa, il ne pourrait pas accomplir grand-chose dans un gouvernement conservateur majoritaire.
Les bloquistes souhaitent donc profiter de leur rapport de force actuel pour faire avancer les dossiers qui leur tiennent à cœur, comme l'élargissement de la sécurité de la vieillesse. Ils pourront ensuite présenter ces gains à l’électorat québécois.
Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, entend négocier avec le gouvernement libéral en vue d'obtenir des gains pour le Québec.
Les règles du jeu : la procédure parlementaireLa partie commence avec des règles du jeu bien définies : les libéraux minoritaires ont besoin de l’appui d’un seul parti d’opposition pour tous les votes cruciaux, notamment les votes sur des politiques budgétaires (par exemple, si l’énoncé économique contient de nouvelles mesures financières) et les projets de loi que le gouvernement désigne lui-même comme une question de confiance.
Ça comprend aussi les motions de censure comme celle que promet de déposer Pierre Poilievre à la première occasion. Les conservateurs doivent attendre leur première journée d’opposition pour le faire.
Or, le gouvernement dispose d’un atout important : c’est lui qui décide quand inscrire les sept journées d’opposition au calendrier avant la pause des Fêtes. Il pourrait techniquement les placer toutes en décembre, s’il juge que c’est astucieux.
Le gouvernement Trudeau possède d’autres outils moins souvent utilisés, comme la prorogation qui lui permettrait de gagner du temps si les débats s’enflamment et qu’il n’est pas prêt à déclencher des élections. Il mettrait ainsi fin aux travaux de façon provisoire et devrait revenir plus tard aux Communes avec un discours du Trône qui énoncerait de nouvelles priorités. Le vote sur le discours du Trône en est un de confiance, mais le gouvernement a le loisir de le repousser aux calendes grecques si cela l’arrange.
Et les projets de loi, dans tout ça?Dans ce contexte où le positionnement partisan prendra toute la place, qu’est-ce que le Parlement pourra accomplir concrètement? Probablement pas beaucoup.
Le menu législatif s’annonce déjà plutôt mince : il y a relativement peu de projets de loi d’envergure à l’étude aux Communes. Parmi les dossiers qui sont sur la table, le gouvernement Trudeau cherche à sévir contre les préjudices en ligne (C-63). Il veut également modifier la loi électorale pour ajouter deux jours de vote par anticipation et déplacer la date limite des prochaines élections fédérales au 27 octobre (C-65). Les deux projets de loi ont commencé à être débattus au printemps dernier.
Les députés planchent par ailleurs sur un
Le projet de loi sur l’assurance-maladie (C-64), qui propose le remboursement de contraceptifs et de médicaments contre le diabète, doit pour sa part encore être étudié au Sénat.
Le gouvernement Trudeau pourrait également présenter de nouvelles initiatives. Selon une source libérale, il déposera prochainement un projet de loi sur les soins de longue durée pour les aînés, une promesse de la dernière plateforme électorale.
Au-delà de ces quelques projets de loi dont l’avenir est incertain, les libéraux chercheront surtout à faire atterrir les programmes qu’ils ont mis en branle, comme celui sur l’alimentation scolaire.
Cet automne, Justin Trudeau cherchera surtout à faire atterrir les programmes qu'il a lancés au cours des dernières années.
Des élections partielles décisivesLe premier jour du retour des travaux à Ottawa coïncide avec deux élections partielles qui ont le potentiel d’ébranler les joueurs. Une défaite libérale dans LaSalle–Émard–Verdun – ancienne circonscription de Paul Martin – pourrait affaiblir le leadership de Justin Trudeau. Quant au NPD, la perte d'Elmwood–Transcona au profit des conservateurs enverrait le signal que les travailleurs pourraient lui tourner le dos aux prochaines élections.
Un jour ou l’autre, la partie de poker va se terminer, et des élections seront déclenchées.
La mise est élevée : c’est la carrière politique d’au moins deux chefs qui est en jeu.
Mais surtout, un choix de vision pour le pays.